XVIIIe siècle : De la censure aux écrits pamphlétaires pré-révolutionnaires

Publié: 22/02/2012 par dimitriehed dans Articles académiques, Evénements

Article tiré de mon intervention à l’Atelier des Savoirs du 15 février 2012, en compagnie du paléoanthropologue Pascal Picq (L’homme est-il un singe politique ?), de l’historienne Sophie Wahnich (La longue patience du peuple : 1792, naissance de la République) et le journaliste du Point Romain Gubert (L’oligarchie des incapables). Animation : Jean Lebrun (France Culture).

Le contexte du XVIIIe siècle :

Sous Richelieu, la censure se renforce : l’irrévérence et le blasphème sont mis sous cloche. Des professeurs de la Sorbonne, recrutés pour remplir la fonction de censeurs au sein de la direction de la Librairie tout juste créée par le Cardinal, veillent à ce que les livres publiés ne remettent pas en cause les institutions, la religion, et n’outragent en rien les bonnes moeurs. Cette censure se perpétue bien sûr sous Louis XIV, même si le Roi-soleil laisse paraître les sarcasmes et l’ironie, visant essentiellement l’esprit de cour, qui transparaissent des oeuvres d’auteurs réputés comme Molière et Boileau. Mais on sait que depuis l’humanisme de la Renaissance fermente une remise en question de la place de l’homme, de son rapport à Dieu, à la nature, de son éducation. L’éveil de la conscience européenne, favorisé par une diffusion des livres toujours plus importante depuis l’invention de l’imprimerie et une alphabétisation grimpante, est présent dans toutes les couches sociales : la censure va être de moins au moins efficace et efficiente. Cet éveil-là est inéluctable, le siècle a une envie de lire ! Louis XV va minimiser l’influence des encyclopédistes et des Lumières : alors que ses collaborateurs évoquent ces gens  «qui pensent», le souverain répond, railleur : «qui pansent les chevaux ?». Mais un autre phénomène va accroître la renommée des penseurs de l’époque. Pour l’expliquer, faisons un parallèle avec la situation actuelle du comique Dieudonné. Si l’on s’en tient uniquement à la forme, il n’est pas contestable de dire que Dieudonné est interdit de spectacle par plusieurs mairies, ce qui constitue une forme de censure, celle-ci se justifiant par une certaine morale que le comique aurait transgressée. Et bien, de la même manière que l’on va interdire ses spectacles, les livres jugés trop virulents vont être brûlés, parfois même sur la place publique, ce qui n’aura qu’un seul effet, comme pour Dieudo : la promotion de leur auteur, et surtout, leur sacralisation.
Ainsi, on a ouï-dire des livres interdits et leur cote augmente. Des imprimeries clandestines se développent et les livres marqués du sceau de la censure circulent en grand nombre. Pour canaliser ce phénomène, le pouvoir n’a pas le choix et Malesherbes, tolérant vis-à-vis des Lumières, accepte des «accords tacites» de publication : l’initiative permet d’avoir un oeil sur la production de plusieurs auteurs. Grâce à ces permissions tacites, le public peut se procurer des livres comme ceux d’Helvétius, d’un athéisme acharné, ou encore La Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau, qui narre, s’inspirant de l’histoire de Pierre Abélard, l’amour entre un prêtre et son élève. Le succès est au rendez-vous. Bien sûr, des auteurs tels que Diderot ou Voltaire, tombent toujours sous le coup de la loi et purgent des peines de prison n’excédant pas les trois mois. Pour ce dernier, la remise en cause de l’autorité morale développée dans ses Lettres philosophiques (1733) ne passe pas. Même l’encyclopédie sera par deux fois interdite à la vente, en 1752 et 1759 ! Il n’empêche que la recevabilité des oeuvres va s’élargir, et que ces dernières seront autant de fumier servant à faire fructifier la contestation. Pour les auteurs, le bénéfice est double : leurs oeuvres se vendant, ils peuvent se proclamer guides de l’opinion et agir en son nom. Plus le XVIIIe siècle avance, plus la censure diminue ; dans les années 1770 – 1780, seule l’Église milite encore, et en vain, contre la parution de certaines oeuvres.

1779 – 1792 : les écrits subversifs :

L’époque a assimilé les grandes lignes de ces oeuvres subversives. Sous le manteau se passent alors pamphlets et autres libelles, écrits par des hommes en colère dont on n’a pas retenu en grande majorité les noms. La définition du pamphlet à cette époque diffère de l’acceptation actuelle. Il s’agit en effet d’un texte très court (un feuillet) qui utilise soit l’ironie soit l’outrance… soit les deux ! Il fait dans tous les cas état d’une vive contestation. Je vous propose par exemple un extrait de Toinette et Charlot (1779), un pamphlet qui moque Louis XVI et Marie-Antoinette sous la forme d’un poème, qui aurait aussi été mis en chanson :

[...]
Dans ses lubriques attitudes,
Antoinette aurait bien voulu
N’en pas demeurer aux préludes,
Et que [
Louis XVI ] l’eût mieux foutue;
Mais à cela que peut-on dire?
On sait bien que le pauvre Sire,
Trois ou quatre fois condamné
Par la salubre faculté,
Pour impuissance très complète,
Ne peut satisfaire Antoinette.
De ce malheur bien convaincu,
Attendu que son allumette
N’est pas plus grosse qu’un fétu;
Que toujours molle et toujours croche,
Il n’a de vit que dans la poche;
Qu’au lieu de foutre, il est foutu
Comme feu le prélat d’Antioche.
[...]

Intégralité : http://marie-antoinette.hautetfort.com/archive/2005/10/29/les-amours-et-toinette.html

Le pamphlet étale avec brièveté l’indignation du moment ou se moque d’une institution ou d’une personne, et use d’injures, de mauvaise foi, d’outrances… «c’est finalement le twitter de l’époque», me glissa malicieusement Pascal Picq après mon intervention. Le pamphlet est un texte déclamatoire, quasiment fait pour l’oral, mais qui se veut rassembleur, comme un symbole de sédition. Toute la période précédant la Révolution va être traversée par ses écrits qui vont s’intensifier entre 1789 et 1792, la censure ayant complètement disparu. Lors de ces 3 années, ils vont pulluler dans les journaux, accompagnés de caricatures comme celle-ci :

Caricature roi
L’abbé de Siéyès va signer, à quelques jours de la convocations des États généraux, avec Qu’est-ce que le tiers-État l’idée d’une souveraineté nationale. Il s’agit dans l’ouvrage de contester la place trop infime qu’occupe le Tiers-État dans la décision politique. L’extrait proposé ci-dessous va être repris par de nombreux journaux.
Tiers état Seyès
Et aujourd’hui ?

Il y a quelques années, Marc-Édouard Nabe a renoué avec cette discipline qu’est le pamphlet, dans sa définition originelle. L’auteur a en effet placardé ses tracts dans lesquels ils attaquent, parmi d’autres et sans concessions, Barack Obama, l’entourage du dessinateur Siné et Siné lui-même, ou encore Christine Angot. Les textes sont drôles, outranciers, mais se distinguent aussi par une réelle pertinence. Ils sont à découvrir ici : http://www.alainzannini.com/index.php?option=com_content&view=article&id=453&Itemid=59 .

Pour informations, l’écrivain habite Rue de la Convention, où vient d’être inauguré le nouveau siège de campagne de l’UMP. De quoi donner des idées…

Dimitri VETSEL
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Commentaires
  1. danhayoun dit :

    Je viens de lire le pamphlet de Nabe sur Obama et ma première impression est: "il ne faut pas confondre liberté d’expression et liberté de dire n’importe quoi."

    On n’avait pas besoin de lui pour comprendre que ce sont les juifs qui dirigent le monde et qui poursuivent aujourd’hui la traite des Noirs, ça on le savait déjà.
    Il est également de commune renommée que le capitalisme c’est les juifs et le seul qui puisse nous sauver aujourd’hui c’est notre Dieudo national.
    A bas les racistes et vive la République!

    Voilà en gros, ce qui ressort de ce pamphlet bourré de contradictions idiotes et amplifiées au possible.
    Malgré la pertinence de certains éléments de réflexion, l’auteur se laisse emporter par son anti-conformisme et se perd au point qu’on ait du mal à saisir le cheminement de sa pensée. Dommage.

  2. dimitriehed dit :

    Salut Dan,

    Le but premier de l’article était tout de même d’évoquer ces fameux pamphlets du XVIIIe siècle !

    Je trouvais intéressant de relever, en guise de chute, qu’un de nos contemporains avait imité le procédé. C’est tout. Après, le fond des tracts… il y a des tas de forums et sites consacrés à cet écrivain où il est possible d’en parler. Ce n’est pas le cas ici !

  3. danhayoun dit :

    Salut Dimitri,

    Au temps pour moi.
    Etant présent à l’atelier des savoirs, j’ai pu écouter ton intervention sur les pamphlets du XVIIIème siècle qui étaient bien meilleurs que ceux de nos contemporains et qui en plus de cela nécessitait une bonne dose d’audace et de courage.

    Comme disait Francis Cabrel: "Oooh les pamphlets, c’était mieux avant!"

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